Il s'appelait officiellement Cubitanus, mais en général on évitait de l'appeler. Dans la cour de récré, on le surnommait "cubitus" ou "nonos" voire "gros nonos". Ces sobriquets lui avaient été tellement collés à la peau qu'il les avaient intégrés, assimilés. Plusieurs années plus tard, il en vint lui-même à se targuer de sa ressemblance avec CUBITUS. Ca se passa lors de l'émission "La Nouvelle Star du Dico" dont le jury auditionnait de jeunes mots en vue d'offrir aux meilleurs un fantastique cadeau : une entrée dans le dictionnaire. Mais là encore, les brimades continuèrent :
- Cubitus, Cubitanus, Cubitus... mouais, tu ressembles un peu... mais c'est pas suffisant : on n'a jamais fait rentrer Uranus au prétexte qu'existe déjà URUS !
- Ah ah ah. Explique-lui, il ne comprend pas !
- Tu sais l'urus, le bison, le ZOMBI comme ils disent à l'envers.
- Bonne idée. Essaye via la filière verlan. A croire qu'ils sont pistonnés, parce qu'ils rentrent comme dans du beurre : et les KEUFS et les MEUFS, il n'en manque pas un !
- Pas de référence ? Pas possible ! Pas de synonyme influent dans le milieu ? Des homonymes... ah non, je ne préfère pas savoir !
- Comprends-nous... Tu n'es pas beau Cubitanus. Si on te laisse rentrer, ce ne sera qu'estampillé de la mention VULG. (oui, tout à fait : vulgaire). Pas question que des enfants s'approchent de toi. Il y a suffisamment de mots louches dans le coin.
- Qu'est-ce qu'une CUBITIERE ? Une pièce d'armure pour protéger le coude ! Indispensable pour tout chevalier du dictionnaire. Et avec une Etymologie d'Origine Contrôlée de surcroît. Et toi, tu viens d'où toi d'ailleurs ?
- Du latin ? Bof c'est plus trop à la mode. Certes on fait toujours rentrer deux trois vieux mots (comme MUGUETER
1) dans le cadre de la réinsertion des séniors, mais dans l'ensemble on préfère les termes anglais high-tech ou les sauces japonaises. Je te verrais plutôt Cubitanus en Kubitaku, ou Kabituku, ou mieux : Kabi tout cru... tu aimes les sushis de cabillaud ?
- Calmez-vous les gars. Etudions les possibilités. Avec la mode du bio, on se doit d'accepter au moins cinq fruits et légumes. Renommé Cucurbitanus, tu rentrerais facile !
- Mais non on se moque pas de toi. On te montre juste qu'on pratique l'"endiconnement choisi" ici.
- Origine douteuse, sonorité disgracieuse, c'est pas gagné. Sans compter ta nature profonde : nom masculin. Mais l'heure est aux quotas vois-tu. La parité, ça te dit quelque chose ?
- Ne cherche pas à nous apitoyer. On ne peut pas accueillir tous les mots du monde. Et qu'est-ce qui nous dit qu'une fois à l'intérieur, tu n'en profiteras pas pour faire venir toute ta smalah : ton féminin et tes pluriels ? Ca s'est déjà vu. Un AUTEUR GOY
2 sans prétention qui se déclinera quelques années plus tard en "auteurs goys", "autrices goyim", "auteures goym" et j'en passe...
- Les mots en -US, on s'en méfie, ça se dit invariable et puis un jour on te sort un ACINI
3 ou un SOLI. Hors de question de voir naître de petits Cubitani.
- Si tu étais vraiment invariable, ce serait moins risqué. Un adverbe, une interjection, en W si possible (car niveau C, on sature), Wubi !
- Comment ça... Wubi ça veut dire quoi ? Rien, c'est un exemple.
- Mais d'ailleurs, tu signifies quoi toi ?
- Tu ne sais pas ? Alors ça c'est la meilleure ! Tu crois qu'on rentre dans un dico comme dans un moulin ?
Cubitanus n'en menait pas large. Il cogitait vainement, à la recherche de quelque argument digne d'époustoufler le jury. Il paraît que buzz va rentrer dans le prochain dico... Et si je rentrais avec lui ? Du moins, par l'intermédiaire d'un buzz. Si seulement les médias pouvaient en venir à rabâcher ce genre de formule "Tollé après que le Président a affirmé vouloir nettoyer les cités au Cubitanus" ! Et si j'inventais une citation d'un écrivain célèbre : "Elle était belle comme une fleur de cubitanus" (Marc Lévy). Mais le Président du jury, derrière ses Ray-ban de marbre, tel un physionomiste aux portes d'une "dicothèque", ne pardonnerait aucun mensonge. Cubitanus ne trouva qu'à dire "Mais j'ai ouï dire que pour vos lecteurs, la signification n'importait que peu". Consternation générale. Et Manuel Androukian - le juré pourtant le plus gentil - de crucifier Cubitanus :
- Vu ton cas, il ne te reste que Nintendo
4 : ils acceptent tous les mots !
Ainsi remercié, Cubitanus dit merci et s'en fut la queue basse, convaincu qu'il n'y avait pas de place pour lui dans le dico. Le soir même, plein d'amertume, il ressassa son malheur. Devant le miroir, il scruta son nom des heures durant. Ses lettres si douces mais qui - agencées dans cet ordre - lui donnaient cet air barbare. A quoi je sers ? D'où est-ce que je viens ? Rêvassant, il parcourut le monde dans sa tête en quête de réponses. Il parvenait parfois à se trouver des origines plausibles. A Bordeaux, on le prenait pour un cubi de pétrus. Au royaume des anagrammes, il passait pour la réincarnation d'un CANUS BITU
5. Des contrepétomanes lui suggéraient de prendre un "Cuba-Tunis". Il traversa les USA et chez les Mormons
6 fit halte. Des barbus à lunettes étudièrent son nom, et d'hypothèses acronymiques en supputations ésotériques, l'aiguillèrent vers une de leurs plus actives communautés, au coeur de l'Océan Pacifique. Cubitanus posa donc ses mots-valises en Polynésie, berceau du "fara", un arbre connu sous le nom de PANDANUS. Et c'est dans cet archipel de rêve qu'il découvrit ses racines. Il se sacra "synonyme de stère" quant à la mesure d'un mètre cube de pandanus. On l'appellerait désormais "Maître Cubitanus", la Nouvelle Stère.
Quelques éclaircissements- 1 : un vieux mot rentré récemment dans le dico
- 2 : le mot AUTEUR admet deux féminins et le GOY admet trois pluriels
- 3 : pluriel du mot ACINUS
- 4 : Nintendo a développé un jeu de scrabble bourré de fautes d'orthographe
- 5 : anagramme de CUBITANUS
- 6 : fondus de généalogie